Conférence donnée le lundi 28 avril 2008 à Marseille par l’ambassadeur François NICOULLAUD.
François Nicoullaud, ancien diplomate, a été en poste à l'ONU, au Chili, à Berlin, à Bombay et ambassadeur en Hongrie et en Iran.
Il a travaillé à Paris sur les questions de non-prolifération nucléaire, ainsi que sur les questions de coopération culturelle et d'aide au développement.
Il a également exercé au "ministère de l'intérieur et au ministère de la défense. Il est aujourd'hui président de l'association Français "du Monde-ADFE."
- I - Arme nucléaire : aspect technique et juridique
√ sur le plan technique :
Il faut tout d’abord comprendre comment on réalise une bombe atomique. Deux métaux peuvent entrer dans la composition de la bombe :
L’uranium enrichi à 3,5 % est parfait pour faire tourner une centrale électrique. Au-delà de 3,5 %, l’uranium peut être enrichi jusqu’à 95 %. Pour faire une bombe de 25 kg, l’uranium doit être hautement enrichi (cf. la bombe d’Hiroshima).
Pour les pays désireux de se doter de l'arme nucléaire, la technique de l'enrichissement de l'uranium par centrifugation est la voie la plus aisée. D'où l'inquiétude que suscite le développement de cette technologie par l'Iran.
√ sur le plan juridique :
En 1945, Les Américains prennent conscience de la difficulté à gérer la nature duale de l’énergie nucléaire, à la fois pacifique et militaire.
En 1957, création de l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à VIENNE, avec des inspecteurs itinérants dans le monde, pour examiner si les installations déclarées comme pacifiques ne sont pas détournées vers des fins militaires.
En 1968, renforcement du dispositif de l’Agence avec le traité de non prolifération. Ce traité à créé deux catégories d’Etats :
- ceux qui n’ont pas la bombe, et qui s’engagent à ne pas l’acquérir ;
- les cinq pays qui l’ont : les Etats-Unis, l’Urss, la Chine, la France, la Grande Bretagne, et qui ont le droit de la conserver.
C'est donc un dispositif de "deux poids, deux mesures". C'est pour ce motif que le Traité a été souvent critiqué, mais on n’a pas trouvé mieux, c’est le meilleur traité possible pour éviter une dissémination incontrôlée des technologies, des matières, des équipements pouvant être utilisés à fabriquer une bombe.
Dans les années 1970, le Shah adhère au traité de non prolifération. Il avait de grands projets pour développer une industrie nucléaire, ses projets ne se réaliseront pas puisque la Révolution Islamique survient en Iran, les commandes de centrales sont arrêtées. Dans un premier temps toute activité nucléaire est arrêtée.
Dans le conflit Irak-Iran (80) l’Irak est l’agresseur, et les iraniens savent que Saddam Hussein veut la bombe, l’Irak a utilisé des gaz contre l’armée iranienne et contre sa propre population au Kurdistan. C’est l’époque où l’Iran redémarre son programme nucléaire, et le monde est pour Saddam Hussein, l’Iran n’a pas ou peu d’alliés mais ne veut pas se retrouver à découvert par rapport à l’Irak menaçant.
Il s’agissait très certainement d’un programme à visée militaire, pour être prêt le jour où l'Irak se doterait d’une telle bombe. Mais en fait l’Iran, à la fin de la guerre, a très peu avancé dans le développement de son programme, dont les réalisations sont encore embryonnaires.
Aujourd'hui, quelle est la finalité de son programme ?
Le gouvernement iranien affirme avoir des objectifs purement pacifiques. En qualité de membre du traité de non prolifération, l’Iran accepte toujours les inspecteurs de l’AIEA. La tâche des inspecteurs est de contrôler les capacités nucléaires de l'Iran, mais pas de se poser des questions sur ses intentions.
La communauté internationale soupçonne en revanche l'Iran de vouloir se doter de la bombe sous couvert d'un programme prétendûment pacifique. On peut en tous cas estimer que la République islamique poursuit la même ambition que le Shah, c'est-à -dire l'acquisition des technologies nucléaires comme démonstration de la capacité du pays à accéder à la modernité, à échapper au sous-développement et à prendre sa revanche sur les pays qui ont humilié l’Iran dans l’histoire : c’est en sorte un élément de standing, un ticket d'entrée dans "la cour des grands".
La Shah s'était posé la question : faire ou ne pas faire la bombe. Ses conseillers scientifiques lui ont proposé de faire la bombe, mais finalement il n'a pas voulu prendre de risques, se fâcher avec les USA et avec l’URSS, alors qu'il savait qu'il ne parviendrait pas à les égaler.
Il a choisi de développer une grande industrie civile du nucléaire, se disant sans doute qu'avec les compétences ainsi acquises, 80 % du chemin serait déjà fait pour accéder à la bombe, si le besoin s'en faisait sentir. L'on sait fort bien que des pays parfaitement pacifiques comme le Canada, le Japon, l'Allemagne, pourraient, compte tenu de leurs compétences dans le domaine nucléaire civil, fabriquer des bombes en quelques mois.
Si le régime actuel tient ce raisonnement, il en est encore à développer un socle technologique commun aux usages civil et militaire, il n'a pas besoin à ce stade de faire un choix explicite en faveur de l'arme nucléaire.
En 2002, la communauté internationale apprend que l’Iran construit une usine de centrifugation. Cette technologie hautement sensible met en éveil les USA, et l’Union Européenne, qui entreprend des négociations avec l’Iran et qui durent encore dans un climat de tension.
- II - La question posée est celle-ci : Comment empêcher l’Iran de détenir la bombe ?
La technique de centrifugation n’est pas interdite par le traité de non prolifération, car elle est duale; l’Iran a un droit d’accès à toute la panoplie des techniques civiles..
La crise actuelle tourne autour de l’idée que l’Iran doit renoncer à la centrifugation. L’Iran dit non car cette technique n’est pas interdite par le traité, et que pour l’Iran c’est une mesure de précaution pour être assuré de pouvoir alimenter ses futures centrales nucléaires en combustible, surtout lorsque la ressource pétrolière commencera à décliner.
Le problème est loin d’être résolu, et beaucoup de passions sont venues se greffer sur un sujet au départ purement juridique et technique
La question iranienne sur le plan scientifique peut être résolue pacifiquement, mais aujourd’hui les passions sont nourries d’illusions : illusion des Européens, des Américains, des Iraniens.
- Les Européens entrent dans la crise en 2003, après la découverte de l’usine d'enrichissement. Ils préconisent de négocier avec l’Iran, de tendre la main pour le convaincre de renoncer à la centrifugation, en offrant des compensations dans d'autres domaines des techniques modernes. L’Iran accepte de négocier et de suspendre dans l'attente du résultat l'activité de ses premières centrifugeuses.
Les négociations échouent au bout d'à peu près 2 ans. Les Européens ont tenté d'obtenir que les Iraniens renoncent définitivement à la centrifugation, mais il était illusoire de penser qu'ils pourraient céder sur ce point.
En outre, les Européens ont eu du mal à convaincre l'Iran de la réalité de leurs offres dans d'autres domaines, car ils n'ont pu faire lever les sanctions amércaines qui empêchent de fait de vendre à l'Iran tout équipement contenant des technologies de pointe. Car même si ces sanctions sont purement américaines, personne ne peut prendre le risque de se fâcher avec les Etats-Unis en cédant à l'Iran des équipements et des technologies que ceux-ci leur refusent.
Et puis, il y a eu l'une erreur psychologique d’agiter simultanément "la carotte et le bâton", cela ne marche pas, il faut savoir mettre de côté les menaces pour négocier dans un premier temps, quitte à revenir aux menaces si la négociation a échoué.
C'est ainsi qu'on en est arrivé à un blocage des négociations avec les Européens.
- Les Américains sont réticents : ils se sont ralliés à la négociation européenne, peut-être en souhaitant secrètement qu’elle n’ait pas de chance d’aboutir. La tentation de l’administration américaine est de traiter cette question comme liée à l'avenir du régime iranien, qu’elle voudrait voir tomber, au profit d’un gouvernement plus enclin à négocier avec elle.
L’illusion iranienne est de vouloir introduire un différend entre l’Amérique et l’Europe, de créer un différend au sein de la communauté atlantique. Il n’est guère envisageable que les Européens se séparent sur un tel sujet des USA, l’Europe fait bloc avec l’Amérique. L'Iran a cru aussi qu'il pourrait détacher les Occidentaux du reste du monde ; mais la solidarité islamique ou des "pays du Tiers Monde" sur ce sujet a été une illusion complète.Article publié le 13/05/2008 Dernière mise à jour le 13/05/2008 09:13 TU